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Racontant cette histoire à ses
compatriotes, le narrateur prenait un
malin plaisir à la situer en un lieu
reculé, dans un quelconque arrière pays
profond.
Un
village où l’avenir est à l’abandon, les
jeunes générations s’étant volatilisées.
Ne subsistent ici que de vieilles femmes
et des vieillards obstinés. Les maisons
sont tassées sur elles-mêmes; leurs
façades en pierre de taille dissimulent,
certes, la vacuité mais l’état des toits
annonce l’effondrement. Et l’on n' entend
plus aucun rire d’enfants dans les
ruelles.
Les
vieux se retrouvent à l’heure de
l’apéritif, sur la place. On parle fort,
on a l’arrogance des derniers vivants;
quand un étranger passe, on l’épie. César
est là, Jules aussi. Ils discourent
beaucoup tous les deux et non sans
autorité. Dans la vie, ils ont bien mené
leurs affaires donc les voilà fiers de
s’accrocher. Ces ruines sont leur raison
d’être et ils iront jusqu’au bout.
Le
curé est un homme valide: il fleurit sa
chapelle, sonne la cloche, dit la messe,
prie énormément et vit dans l’espérance.
Tous les dimanches il parle de la
rédemption, de la résurrection: "... le
grain entassé ne se conserve pas dit la
Bible... les voies du Seigneur sont
insondables... toujours l’inattendu
arrive... les miracles n’ont rien
d’insolite..." Le curé prêche. Jules ne
vient plus, pour lui la page est tournée.
César est assis à l’écart; toujours la
même place contre le mur, son paletot
ayant fini par marquer le crépi. Il écoute
la litanie, les mots se brouillent
passablement dans son esprit ( la
rédemption, c’est quoi au juste ?) et
finalement se dit: "Va toujours l’abbé
avec ta résurrection, le village est ce
qu’il est." C’est uniquement pour
contrarier. Car César, furtivement,
soupçonne derrière ces paroles quelque
chose qui pourrait le concerner. Parfois,
cela lui provoque une sorte de déclic dans
le cerveau, comme l’éblouissement d’un
éclair, qui l’ébranle et l’oblige à mettre
les mains sur les genoux. Pour avoir quand
même le dernier mot, il se dit que l’âge a
ses excuses.
L’unique fait nouveau de l’année fut le
rachat d’une ferme, celle du défunt
Guillaume Tabou, par des inconnus. Des
musiciens, en plus. Ou des comédiens. Une
troupe de jeunes, filles et garçons,
débraillés comme ce n’est pas possible et
qui, paraît-il, préparent des spectacles.
Toutes les nuits, sarabande infernale:
trompettes, saxos, batterie.
César ne le supportera pas, il le dit et
le répète chaque jour à l’apéritif.
L’apéritif, où ces acteurs occupent
dorénavant une table. Outrageant.
Aujourd’hui, ils sont deux: une fille en
macramé et un long maigre aux cheveux
blond filasse. Elle l’appelle Zède: "Au
niveau percussion, Zède, phénoménal ce que
tu peux faire..."
-
C’est lui le chef de la bande, dit César,
j’en suis sûr et certain.
-
Non, répond Jules, le meneur c’est un
autre, un avec une tignasse blonde que
j’ai vu parler au curé: ils veulent monter
un concert dans la chapelle pour redonner
vie à la commune et attirer des étrangers.
-
Non non, affirme César, c’est celui-là le
chef de la bande (et quand César a une
idée en tête...) mais t’en fais pas, bien
avant ce concert j’aurai foutu le feu à
leur bazar et tout y passera; la grange
est ouverte derrière, j’entrais par là du
temps de mon beau-frère.
L’incendiaire fut devancé par les
événements car la nouvelle éclata que le
chef de bande s’était suicidé; sida,
probable.
César se sentit un peu frustré mais
claironna:
- Tu
vois, Dieu ne tergiverse pas tellement, il
agit; Jules, tu devrais revenir à la messe
et donner un sou au curé.
Ensuite, deux jours s’écoulèrent - pour
autant l’histoire n’est pas finie.
Le
troisième jour, sur la place, César vit
s’avancer Zède qu’il tenait pour mort.
Ébranlé, il ressentit un de ces fameux
déclics éblouissants dans le cerveau et
s’écria: "Nom de Dieu, c’est lui; ma
parole il est ressuscité!"
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