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 La cérémonie

"Ecrire dans l'arc jurassien, un panorama" page 45
contribution de Jean-Paul Comtesse


     
 

La cérémonie

 
 

 

Céline avait demandé à Bernard de l’accompagner en ville: « Une petite cérémonie pour Didier, un copain à moi mort du sida. »

L’endroit se trouve dans un quartier périphérique, près de l’école maternelle où elle a accompli un stage. Devant le préau, un jardin public incliné vers la rivière. Une large rivière au courant faible, peu profonde. La sérénité d’un grand fleuve tranquille à son estuaire. Soleil pâle et caressant: miséricorde plutôt que luminosité. Un saule fleurit au  milieu du parc.

Une vingtaine de personnes entendent. Céline glisse sa main dans celle de Bernard. L’attente se prolonge.

De l’école sort un cortège d’enfant, fillettes et garçons deux à deux; l’institutrice, alerte, entonne une chanson reprise avec entrain. La vie et la mort voisinent. On n’invente pas de telles circonstances, la réalité s’en charge.

Enfin une jeune femme arrive, pantalon bleu et jaquette noire. Elle porte les cendres de Didier dans une urne ouverte, mélange de sable visible à la surface d’un vase en forme de soucoupe, couronné de myosotis. Elle se place au pied du saule, invite l’assistance à former un demi cercle: « Je m’appelle Pascale et suis responsable du Centre d’Accompagnement; c’est là que j’ai rencontré Didier.» Un homme de trente ou quarante ans, au visage émacié, est à son côté et prend la parole comme cela paraît avoir été convenu. « Je voudrais d’abord vous dire à tous que Didier vous aimait beaucoup et me l’a répété souvent... »

L’orateur s’exprime lentement, pourtant sans chercher ses mots, comme s’il se parlait à lui-même. Des paroles très simples, des choses de la vie courantes mais d’où se dégage le message le plus saisissant qui soit: vous avez vécu à côté de lui sans le connaître ni le reconnaître.

Pour finir, il tire de sa poche un billet écrit par Didier. Ce sont quelques phrases d’adieu, de remerciement et d’invitation à la joie.

L’officiante récite un poème et propose ensuite quelques secondes de silence, invitation discrète au recueillement.

Puis, présentant les cendres de Didier comme une offrande, elle descend seule vers la rive. Elle s’assied sur un ponton d’accostage, enlève ses chaussures, retrousse le blue-jean jusqu’au mollets. Les pieds dans l’eau, avec des gestes de prêtresse, elle livre le fardeau léger au courant tranquille qui l’emporte. La petite embarcation prend le large et bientôt chavire tandis que les myosotis surnagent et se dispersent. Un souffle irréel plane, venu d’ailleurs. Céline s’avance sur le ponton, tend la main à Pascale pour l’aider à remonter.

C’est tout.

Enfin du nouveau sur la mort, pense Bernard en regardant les flots sereins.

 

25 mars 2001