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Typographe, il s'intéresse à la formation
permanente, soutient une thèse de doctorat à Paris-Sorbonne et prend la responsabilité du
centre de formation des cadres d'une société
multinationale. De retour au village natal, il
se voue à l'écriture.
« Tenter de concevoir le fait d'écrire comme une
manière de vivre. »
Les protagonistes du roman entrecroisent leurs
amours et leurs passions, dans une recherche
aventureuse de bonheur et de liberté. Après une
nuit heureuse, c'est l'heure du retour
douloureux au banal quotidien.
Le repas du soir, ils le prirent au village,
dans la première auberge venue car ils
commençaient à ressentir la fatigue. En
mangeant, ils parlèrent longuement d'eux-mêmes,
de leur vie, de la vie, de l’amour, de leur
amour et je me suis dit parfois que cette soirée
a dû marquer un tournant dans leurs relations.
Ils parlèrent du bonheur fou, celui qui renverse
tout sur son passage. Ils parlèrent de la
société, quelque chose de complexe où notre où
notre existence est engluée. La vie privée
n'existe pas parce qu'on ne pratique pas la
liberté impunément, c'est ça la société.
L’auberge montagnarde, toute boisée, respirait
une authenticité bien supérieure au pittoresque.
La patronne, opulente, saine, authentique elle
aussi, ne s'occupait guère de Jacques tandis
qu'elle dévisageait Monique. Non, il n'y a pas
de place pour dormir; on peut s'adresser à l'Eurotel
et il y a aussi madame Nicolier, juste en face,
qui loue de temps en temps une chambre à des
étrangers. Un enfant accompagna Monique qui ne
revint pas tout de suite car madame Nicolier
était bavarde.
- Très bien, ça t'amusera tu verras, fit-elle à
Jacques qui buvait pour passer le temps.
On monte à la chambre par un escalier très
raide, plutôt une échelle. Un plafond bas aux
poutres épaisses, des parois de sapin, une
lithographie suspendue - motif de fleurs aux
effets de dégradé - une petite fenêtre carrée
ouverte sur la nuit noire des étoiles fines. Le
lit à l'ancienne est haut et large, remplissant
presque toute la pièce. De gros draps de fils,
empesés et rugueux, ayant du corps, de la tenue.
A ce contact-là, les cuisses tièdes sont plus
frémissantes encore. Et ce frisson qui parcourt
le dos de la femme l'engage à se blottir.
- Pas fous, les anciens, dit-il, savaient vivre
dans le temps.
- Bonne remarque; mais vous, damoiseau, vivez
dans notre temps!
- Damoiselle, je suis présentement à vous
comme...
Il fit une comparaison grivoise; Monique pouffa
de rire.
Et puis, la nuit. La nuit ardente et plus
humaine que le jour. Et puis le feu; la nuit et
le feu. Imaginer, - j'imagine - les traits de
Monique quand elle se livre à l'amour. Les yeux
mi-clos, hallucinés; les narines à peine pincées
par une respiration écourtée; sur tout son
visage, les lueurs d'une intensité qu'elle ne
partage plus avec personne... Jusqu'à ce que
surgisse le moment où elle scande la plus belle
phrase du monde:
- Viens maintenant, viens.
Avec l'aube s'annonça la grisaille. Même décor,
mêmes acteurs, mais le film n'est plus en
couleur. Régression; on tourne en noir et blanc.
Jacques est inquiet, oppressé. Il se sent
fatigué et, de plus, repris par les soucis de
son existence. Il lui faut retrouver sa voiture,
acheter des petits cadeaux pour le retour. Son
métier d'éditeur, qui le passionnait hier
encore, aujourd'hui le décourage. Monique est un
peu lasse et préférerait l'indépendance, fût-ce
au prix de la solitude.
Au petit déjeuner, ils ne se regardaient
certainement pas comme des étrangers mais il y
avait quelque chose d'étrange entre eux. Tous
les couples sont vulnérables et les amants sont
fragiles. Il y a des couples qui se forment et
s'usent, d'autres qui s'usent à se former. Les
histoires d'amants sont des amours de pénombre,
on n'y trouve pas la clarté mais seulement des
lueurs.
Dans l'auberge, ils s'étaient assis à la table
occupée la veille; c'était un risque à ne pas
prendre. Ils y retrouvèrent les effluves des
propos échangés sur leurs vies et leur amour.
Ils ne reprirent pas la conversation mais
s'engagèrent séparément dans un monologue
intérieur.
Cet homme merveilleux, doué pour l'amour et pour
l'évasion, le voici qui prend vaguement
conscience de son ambiguïté. Fait pour le jeu,
l'occasionnel, le fortuit, l'exceptionnel, il se
voit pris dans les mailles de la trame sociale.
Il ne sait pas encore ce que peuvent être les
nuits d'insomnie où l'irréversible apparaît: ce
que la vie tisse autour des gens, ce dont ils ne
sortent jamais - pire, ce qu'ils deviennent
petit à petit. Mais il perçoit déjà que son
existence est incohérente.
La Fugueuse: roman, Lausanne, (© L'Aire, 1988,
pp. 27-30).
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