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 Extrait La Fugueuse

Roman

Article paru dans "Anthologie de la littérature neuchâteloise", Éditions Attinger, Hauterive.

     
 

Extrait La Fugueuse, in Anthologie de la littérature neuchâteloise

 
 

 

JEAN-PAUL COMTESSE

Typographe, il s'intéresse à la formation permanente, soutient une thèse de doctorat à Paris-Sorbonne et prend la responsabilité du centre de formation des cadres d'une société multinationale. De retour au village natal, il se voue à l'écriture.

« Tenter de concevoir le fait d'écrire comme une manière de vivre. »

 

Les protagonistes du roman entrecroisent leurs amours et leurs passions, dans une recherche aventureuse de bonheur et de liberté. Après une nuit heureuse, c'est l'heure du retour douloureux au banal quotidien.

Le repas du soir, ils le prirent au village, dans la première auberge venue car ils commençaient à ressentir la fatigue. En mangeant, ils parlèrent longuement d'eux-mêmes, de leur vie, de la vie, de l’amour, de leur amour et je me suis dit parfois que cette soirée a dû marquer un tournant dans leurs relations. Ils parlèrent du bonheur fou, celui qui renverse tout sur son passage. Ils parlèrent de la société, quelque chose de complexe où notre où notre existence est engluée. La vie privée n'existe pas parce qu'on ne pratique pas la liberté impunément, c'est ça la société.

L’auberge montagnarde, toute boisée, respirait une authenticité bien supérieure au pittoresque. La patronne, opulente, saine, authentique elle aussi, ne s'occupait guère de Jacques tandis qu'elle dévisageait Monique. Non, il n'y a pas de place pour dormir; on peut s'adresser à l'Eurotel et il y a aussi madame Nicolier, juste en face, qui loue de temps en temps une chambre à des étrangers. Un enfant accompagna Monique qui ne revint pas tout de suite car madame Nicolier était bavarde.

- Très bien, ça t'amusera tu verras, fit-elle à Jacques qui buvait pour passer le temps.

On monte à la chambre par un escalier très raide, plutôt une échelle. Un plafond bas aux poutres épaisses, des parois de sapin, une lithographie suspendue - motif de fleurs aux effets de dégradé - une petite fenêtre carrée ouverte sur la nuit noire des étoiles fines. Le lit à l'ancienne est haut et large, remplissant presque toute la pièce. De gros draps de fils, empesés et rugueux, ayant du corps, de la tenue. A ce contact-là, les cuisses tièdes sont plus frémissantes encore. Et ce frisson qui parcourt le dos de la femme l'engage à se blottir.

- Pas fous, les anciens, dit-il, savaient vivre dans le temps.

- Bonne remarque; mais vous, damoiseau, vivez dans notre temps!

- Damoiselle, je suis présentement à vous comme...

Il fit une comparaison grivoise; Monique pouffa de rire.

Et puis, la nuit. La nuit ardente et plus humaine que le jour. Et puis le feu; la nuit et le feu. Imaginer, - j'imagine - les traits de Monique quand elle se livre à l'amour. Les yeux mi-clos, hallucinés; les narines à peine pincées par une respiration écourtée; sur tout son visage, les lueurs d'une intensité qu'elle ne partage plus avec personne... Jusqu'à ce que surgisse le moment où elle scande la plus belle phrase du monde:

- Viens maintenant, viens.

Avec l'aube s'annonça la grisaille. Même décor, mêmes acteurs, mais le film n'est plus en couleur. Régression; on tourne en noir et blanc. Jacques est inquiet, oppressé. Il se sent fatigué et, de plus, repris par les soucis de son existence. Il lui faut retrouver sa voiture, acheter des petits cadeaux pour le retour. Son métier d'éditeur, qui le passionnait hier encore, aujourd'hui le décourage. Monique est un peu lasse et préférerait l'indépendance, fût-ce au prix de la solitude.

Au petit déjeuner, ils ne se regardaient certainement pas comme des étrangers mais il y avait quelque chose d'étrange entre eux. Tous les couples sont vulnérables et les amants sont fragiles. Il y a des couples qui se forment et s'usent, d'autres qui s'usent à se former. Les histoires d'amants sont des amours de pénombre, on n'y trouve pas la clarté mais seulement des lueurs.

Dans l'auberge, ils s'étaient assis à la table occupée la veille; c'était un risque à ne pas prendre. Ils y retrouvèrent les effluves des propos échangés sur leurs vies et leur amour. Ils ne reprirent pas la conversation mais s'engagèrent séparément dans un monologue intérieur.

Cet homme merveilleux, doué pour l'amour et pour l'évasion, le voici qui prend vaguement conscience de son ambiguïté. Fait pour le jeu, l'occasionnel, le fortuit, l'exceptionnel, il se voit pris dans les mailles de la trame sociale. Il ne sait pas encore ce que peuvent être les nuits d'insomnie où l'irréversible apparaît: ce que la vie tisse autour des gens, ce dont ils ne sortent jamais - pire, ce qu'ils deviennent petit à petit. Mais il perçoit déjà que son existence est incohérente.

 

La Fugueuse: roman, Lausanne, (© L'Aire, 1988, pp. 27-30).