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Ma mère dit qu’un ouvrier est forcément un
nul ; j’sais pas, mon père habite ailleurs
parce qu’ils sont divorcés.
Toujours en tenue soignée, ma mère. Elle
se tient droite et me dit tiens-toi droit.
Étant secrétaire de direction à l’usine de
la W.T.A., elle parle souvent de sa
silhouette. C’est quoi, au fait ?
Réponse : faut être ambitieux dans la vie,
et surtout réaliste. Une expérience
suffit ; plus jamais de problèmes
d’argent. Ça s’appelle le niveau de vie.
Elle sait ce qu’elle veut, pas question de
lui raconter des histoires.
Mon père, je le vois un dimanche sur deux,
conformément à la loi sur les enfants de
parents divorcés. Avec sa moto, nous
allons à la campagne. On se promène sans
dire grand-chose, pas toujours au même
endroit, mais dans le même genre de
silence.
Elle ne tolère pas que j’aille me bagarrer
avec les gamins du quartier. Savoir tenir
son rang, voilà la raison. Elle dit : pas
fréquenter n’importe qui. J’ai un seul
copain, le fils de notre voisin le
notaire. Là, elle est toujours d’accord.
Même qu’elle insisterait : as-tu été
gentil avec ton ami Jacques ? Une fois, je
l’ai un peu tabassé et ça a fait un drame
à la maison. C’est un sale rapporteur mais
je l’aime bien, mon Jacquette. Sur les
trucs que je lui ai appris à me faire dans
les coins, il sait se taire. Les soumis
sont comme ça, hypocrites. La première
fois, c’était dans sa chambre, au
troisième étage. Il faisait le malin en
exhibant son bazar de riche : TV,
portable, vidéo, jeux de massacres,
cassettes porno et tout et tout. Pauvre
petit mec ! Moi, pour dominer, j’ai passé
à l’acte. Il n’a pas rougi , blême il est
devenu. Petit possédé veule, vicieux,
obéissant, a trouvé son maître!
Le notaire aussi a l’air d’un hypocrite.
Oui, parfaitement : un hypocrite. Je
déteste ce type. Il m’observe tout le
temps et doit se douter de quelque chose.
Sa figure de sournois, ses yeux derrière
les petites lunettes, me font froid dans
le dos et je me demande ce qui va arriver.
Lorsqu’il vient chez nous pour les
procès-verbaux que ma mère écrit afin de
lui rendre service, leurs discussions à
voix basse sont interminables et on
m’envoie dans ma chambre. Souvent elle
doit l’accompagner en ville pour affaires,
des séances qui durent tard. J’ai l’ordre
de me mettre au lit sans attendre son
retour. L’autre soir, je l’ai vue se
préparer devant la glace ; maquillage de
vedette comme dans les films policiers
quand elles piègent un inspecteur. J’ai ri
et le notaire qui la regardait aussi
m’aurait balancé une paire de claques s’il
avait eu de la poigne. Mais ça tournera
mal une fois ou l’autre.
Dimanche, je me suis méfié. Une course de
montagne avec le notaire et son fils. Sans
ma mère. Randonnée entre hommes, comme il
a dit. Je ne l’avais jamais vu en chapeau
de paille ni grosses lunettes fumées. Il
faisait le maximum pour se rendre
sympathique ; gai, bavard le monsieur,
rigolard à l’occasion. Évidemment ! Il
voulait me piéger, traquer des indices,
surprendre un coup d’œil entre Jacques et
moi. Mon agneau hypocrite était
inexistant. Il n’y a pas d’abonné au
numéro que vous demandez. Le notaire
faisait semblant de s’intéresser aux
fleurs, aux arbustes. Il demandait les
noms, cherchait à dialoguer. Moi je jouais
au jeu des questions-réponses. Tout au
long du repas dans un chalais-restaurant,
on a parlé géographie et histoire de
France. A aucun moment il n’a osé aborder
le sujet. Les hypocrites sont ainsi. Moi
je me disais: il n’a vraiment pas de
poigne, il est refait, il l’a dans le
baba.
En rentrant, on a bu une limonade sur la
terrasse de sa villa avant qu’il me
raccompagne. Ma mère attendait.
Tout de suite, elle m’a envoyé dans ma
chambre. Mais j’ai collé l’oreille et le
notaire faisait ses commentaires.
-
Tu as parfaitement raison, ton fils est un
garçon éveillé et intelligent. Avec sa
vivacité d’esprit, qui sait si cela ne
donnera pas un juriste! Je ne vois plus
aucun problème de ce côté-là et rien ne
s’oppose dorénavant à notre mariage. C’est
une bonne chose car vis-à-vis de l’opinion
publique, j’ai hâte de normaliser la
situation.
J’écoutais, il continuait. Il n’en
finissait pas de continuer.
J’ai noué un foulard en cagoule comme dans
les manifs, j’ai ouvert la porte en
l’arrachant, je me suis planté au milieu
du salon.
Pour le grand déballage.
Jacquette l’esclave docile, le soumis
vicieux… Son rire niais quand il
s’accroupit... et le reste. Je faisais les
gestes, je prenais les poses, j’inventais
des détails. J’en rajoutais. Je jouissais
de leur panique comme de la sienne quand
il me sent venir.
Le notaire s’enfonçait dans son fauteuil.
Enlisement. Ne subsistait de lui que son
crâne et il avait encore perdu des
cheveux. Ma mère était figée, de face, sur
le canapé. Elle ne croisait pas les jambes
comme d’habitude et on ne voyait plus ses
genoux. |