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«Cela
s'est passé il y a trois siècles, à Béja. Si fort est le
pouvoir des mots, que les amoureux ont fait le voyage du
Portugal pour trouver...»
Ainsi
commence la préface que Dominique Aury donna aux Lettres
portugaises dans l'édition de la Guilde du Livre.
Ceci
s'est passé il y a trois jours à B. Si fort est le pouvoir des
mots...
B.,
dans le Gros-de-Vaud. J'y passais par hasard alors qu'il me
fallait une grande marche en solitaire. Le livre en poche, je
voulais rechercher la phrase «J'ai éprouvé que vous m'êtes
moins cher que ma passion». Elle se trouve à la page 101.
Il
faut dire que la semaine précédente j'avais assisté à une
représentation des Lettres portugaises par le CCN, au Théâtre
du Pommier.
L'actrice, seule sur scène, faisait vibrer le texte; des jeux
de lumière sur fond musical amplifiaient les vibrations. La
passion amoureuse dans ses méandres et ses débordements. Et
moi submergé par des réminiscences.
A
l'entrée de B., un petit café-restaurant où la serveuse était
seule.
Midi. Une assiette de viande séchée, du Gamay. Mon chien sous
la table.
C'est
une serveuse qui ne parle presque pas. Oui, non, à votre
service.
Elle apporte en premier lieu une gamelle d'eau pour le chien.
Caresse, regard, silence. Pas un coup d'œil dans ma direction.
Elle me donne l'impression d'avoir ce sens profondément vaudois
qui fait immédiatement de l'étranger un intrus.
Elle
est brune, jeune et plutôt petite, des rondeurs sans
embonpoint; seins vivants, un pantalon corsaire qui moule son
postérieur. Mon regard y touche constamment et c'est
probablement à cause de cela qu'elle me tient à distance.
Elle
va et vient, vive, volontaire, un peu nerveuse peut-être;
contrariée aujourd'hui? Assis côté fenêtres, je passe mon
temps à l'observer. Elle vaque à ses affaires ainsi que font
toutes les serveuses du monde.
Une
chose toutefois : à un moment donné elle va au fond du café,
pose une bougie sur la table d'angle, l'allume, disparaît vers
la cuisine.
Je
lis en mangeant. D'une étagère, les nasillements de la radio
romande, dans le vide. L'un après l'autre deux clients sont
entrés; des gars costauds en salopette et blouson. Ils avalent
le menu du jour, subissent le même sort que moi et ne
s'attardent pas.
Le personnage qui arrive peu après a des cheveux noirs calamistrés et arbore
des favoris comme les cochers dans les films. II va directement
s'asseoir
à la table du fond, la table d'angle. Juste le temps de me dire
que c'est un jeune Portugais, déjà la fille s'est précipitée
et se poste en face de lui.
Immédiatement
elle s'enflamme. C'est elle qui parle, uniquement elle, en
portugais. Fermement, irrévocablement. Sans comprendre son
langage, certitude absolue que ce sont des paroles définitives.
Elle fume cigarette sur cigarette. Elle est implacable, et
hautaine, et fume en parlant. Peu de gestes, chaque fois le même
qui fait vaciller la bougie.
Lui ne répond rien. Il est
crispé et fait front. De toute évidence il ne réagira pas,
quoi qu'il arrive. Froid, rigide, hermétique, masqué, on se
prend
néanmoins à penser qu'il doit transpirer sous son masque.
Cela
dure une dizaine de minutes: un flot continu de reproches sans
indulgence, de condamnations sans rémission. Il se lève quand
tout est dit, traverse la salle en visant la sortie. Rien
d'autre,
Puis plus rien. Le silence qui ponctue, souligne, tire un trait.
C'est
maintenant
que la radio devrait donner l'heure exacte.
La
serveuse souffle la bougie et vient desservir comme si c'était
la vie
Voyeur
impénitent, je glisse alors ma question:
-
Il est Portugais votre ami, vous êtes Portugaise?
-
Ce n'est plus mon ami.
-
D'où êtes-vous, de Lisbonne?
-
Oui, Lisboa c'est ma ville.
Sauvé,
me voilà sauvé! Lui parler de cette capitale fatidique,
sillonnée dans ma jeunesse et qui fait rêver par personne
interposée.
Evoquer des lieux, des heures...
La
serveuse paraît touchée et s'illumine un peu, pour la première
fois elle sourit; belles dents brillantes.
Ah,
l'embouchure du Tage balayée par les vents, la ville en
adoration devant son fleuve, la ville du grand tremblement de
terre. Ses impasses appelées «becos», les places carrées
sous les arbres, les cafés et leurs nappes blanches dans la pénombre
des soirées tardives, l'avenue Infante Santo et la rue Janelas
Verdes, les chanteuses de fado, le quartier populaire
d'Alcantara près du port. Le mot «saudade», ce beau mot
intraduisible, exprimant une nostalgie indéfinissable.
La femme m'écoute et me dévisage.
-
J'aime les prénoms portugais, le vôtre c'est comment?
-
Cécilia, mais ici ils m'appellent Cécile.
Pourquoi
lui ai-je demandé d'écrire son nom sur un bout de papier?
 Le
stylo feutre, elle le tenait comme une enfant son premier
crayon. Pourtant la calligraphie de la lettre «C» me porta
bien le coup de stylet auquel je m'exposais. Elle ressemblait
incroyablement à celle de certaines lettres portugaises du
temps de mes amours.
Après,
nous avons pu revenir au cocher son amant. Le seul homme qu'elle
ait connu. Lorsqu'elle est arrivée en Suisse elle a réalisé
qu'elle ne pouvait pas vivre sans lui. Elle a écrit des lettres
pour le dire. C'est simple d'écrire quand on aime. Qu'il vienne
la rejoindre et qu'ils s'établissent dans ce pays. En écrivant,
on rêve. Quand on est seule l'après-midi dans
cette chambre en haut, vous ne pouvez pas savoir (Grand Dieu, à
qui parle-t-elle?). Ses yeux vont-ils s'embrumer? Pas du tout,
à peine un velours mystique. Et l'amant est venu. Pas facile de
trouver un emploi stable à la campagne.
A
présent il s'est mis avec une femme, la veuve du garage. C'est
un traître; il ne méritait pas ma fidélité; il m'a abandonnée
dans cette maison; il n'avait pas le droit de me maltraiter;
mais je ne me plains pas de mon malheur; je ne me repens pas de
l'avoir aimé; je comprends
seulement que je l'aimais plus que tout; il y a encore trop de
choses qui tournent dans ma tête; mais plus tard j'aurai la
tranquillité; je ne veux plus rien de lui; il n'est pas
tellement important que ça; c'est l'amour qui est important; je
suis mieux seule; je préfère être ainsi pour remâcher notre
histoire. Je n'ai pas de comptes à lui rendre, non?
-
Alors, c'est ce qu'il a entendu tout à l'heure! Vous l'avez
fait venir pour le lui jeter au visage.
-
Dites-moi, Cécilia, la bougie allumée, pourquoi?
-
Il ne faut pas poser des questions pareilles.
Elle pousse les pièces de monnaie devant moi pour me congédier.
Je sors, la laisse seule à son café désertique et exsangue
comme un parloir.
Je
reprends ma route, marchant dans le village jusqu'à la
bifurcation.
B.,
ses fermes patientes et la charpente de leur auvent. Toits bruns
marqués d'énormes initiales en tuiles rouges. Minutieux
jardins potagers. Les grandes portes des granges. Des volets
verts aux façades. Beaucoup d'arbres en fleurs. Une courte flèche
qui pointe à travers les feuillages: l'église ou le clocheton
de l'école communale. Un de ces villages où les
humains sont cachés sous la nature. Un de ces villages vaudois
tels que C.-F. Ramuz les a décrits dans ses romans, Aline
par exemple.
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