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 Une réinsertion sociale

Nouvelle

Revue Ecriture no.32

     
 

Une réinsertion sociale

 
 

Notez que je n’étais pas un chômeur anxieux. Jamais la déprime ne m’a gagné. Perte d’emploi provoquée par  la mise en faillite de mon patron qui était certain de pouvoir bientôt redémarrer sur de nouvelles bases, un homme dynamique, Verna, entreprenant ; à son avis les affaires restaient normales mais les clients payaient de plus en plus mal, l’argent ne rentrait pas et les banques refusaient de faire crédit. Mon licenciement était donc un mauvais coup du sort, je n’avais rien à me reprocher, les choses allaient s’arranger ; d’un côté j’accusais le système, de l’autre je gardais confiance.

Confiance et espoir car j’adore mon métier de typographe ; c’est ma vie. A la fin de l’apprentissage chez lui, Claude Verna m’a tout naturellement compté au nombre de ses ouvriers et cela durait depuis trois ans. J’améliorais progressivement ma formation en suivant des cours du soir sur les questions d’organisation, calcul des prix de revient, gestion de stocks, etc. J’étais plein d’enthousiasme et, pendant les absences de Claude, prenais les décisions à sa place, un peu comme un associé l’aurait fait.

Pour moi, l’imprimerie n’est pas qu’un métier : c’est un art. La plus généreuse invention des hommes. J’admire l’œuvre de Bodoni, par exemple, le champion du beau dans la création de ses immortels caractères. Quel génie !

Les livres qui sortaient de nos presses pour le compte d’un éditeur connu, j’en gardais un exemplaire. Il y en a dix-sept, plusieurs récits de voyages et des romans. Chômeur, je me suis mis à les lire l’un après l’autre, prenant tout mon temps. Cela a encore renforcé ma fierté professionnelle. Je me disais que ces ouvrages devaient sans doute courir le monde et figurer dans les vitrines des libraires. Et c’est moi qui leur avais donné le jour ! Ils sont mon œuvre autant que celle des auteurs. Cela me donnait des moments d’exaltation amplifiée par ma solitude. Je les retournais dans mes mains, les caressais comme un sculpteur amoureux d’une statue. Sur l’étagère, ils formaient un ensemble témoignant de ma place dans la société. Je m’identifiais. Je voyageais avec les explorateurs, je suis même entré dans un roman de Balzac comme si j’en étais le personnage réel.

Au cours d’un de ces entretiens périodiques, le préposé à l’office de placement m’a reproché d’être passif : « On ne vous voit nulle part, vous vous isolez. Nous sommes sans nouvelle de la faillite Verna, il faut penser sérieusement à votre réinsertion sociale. Vous mettre en avant, voir du monde. Statistiquement, le nombre d’emplois retrouvés par des contacts personnels représente un pourcentage élevé. Bien des affaires se traitent dans les bars, vous savez. »

C’est effectivement dans une boîte de nuit que j’ai rencontré Nadine. La quarantaine, seule ; elle observait les gens et personne ne s’occupait d’elle. Je l’ai invitée à danser parce que cela se fait, mais elle a préféré qu’on reste assis « pour causer un peu ». Elle parlait de choses et d’autres, juste pour entretenir la conversation tout en regardant à gauche et à droite. Une sorte de connivence s’établissait entre nous. Au moment de boire le dernier verre, j’ai mentionné ma situation actuelle. Elle a éclaté de rire : « Que le monde est petit ! » Son mari est imprimeur, il aurait vraiment besoin de quelqu’un pour le seconder car on le voit de jour en jour plus soucieux, renfermé. Elle veut lui parler de moi. C’est une imprimerie de taille moyenne qui édite un courrier hebdomadaire pour sa région. La petite ville de T. n’est pas loin ; au début, dit-elle comme s’il y avait un sous-entendu, je pourrais garder mon domicile ici.

Le mari m’a reçu la semaine suivante et nous avons passé presque deux heures ensemble. J’ai eu un plaisir fou à retrouver l’odeur de la salle des machines. M. Glorin me dévisageait amicalement comme si tout était convenu d’avance. Ce n’est pas à proprement parler quelqu’un du métier, il est arrivé là par son mariage. Les affaires sont administrées par M. Pallu. « En somme, mon homme de confiance car il connaît parfaitement la profession » dit Glorin, ajoutant qu’il avait dû s’absenter jusqu’à midi. Je lui serai rattaché pendant la période de mise  au courant et ensuite serai officiellement le bras droit du patron.

A l’étage se trouve la rédaction du Courrier. Là règne un désordre rayonnant : des documents empilés partout, des cartons dans les coins, des fiches de rappel épinglées aux parois. La secrétaire nous sert du café dans des gobelets. Le rédacteur est à peu près de mon âge, je ne sais pas pourquoi j’avais imaginé un vieux bonze. Il remplit toutes les fonctions : choisit les articles, en rédige un ou deux chaque semaine, fait les démarches auprès des annonceurs, surveille la mise en pages… Le jeudi matin l’atmosphère est survoltée car on met sous presse l’après-midi. Xavier (il m’a dit de l’appeler par son prénom) m’a serré chaleureusement la main : « Content de voir arriver un nouveau dans la maison ! »

Pour terminer, M. Glorin m’a encore conduit à la librairie-papeterie qui leur appartient également. C’est la même entrée. La gérante, une blonde aguichante visiblement très sûre de soi, était au courant de ma venue.

Engagé à partir du 3 juin. Dès le premier jour, j’ai compris que Pallu ne me voyait pas d’un bon œil. Il m’a piégé plusieurs fois et faisait tout pour me tenir à l’écart. Ma chaise était coincée entre son pupitre et le radiateur. En fait, j’avais retrouvé du travail mais n’avais strictement rien à faire. Je passais mon temps à chercher des occupations. Chaque fois que je descendais voir les typos cela provoquait une réaction de sa part.

Avec le rédacteur du Courrier, c’était tout autre chose. Un gars épatant, Xavier ! A la fois très efficace et parfaitement détendu, gai, plein d’esprit. Nous avons bientôt pris l’habitude de manger ensemble à midi. Nous discutions de l’avenir du journal et de l’imprimerie. Passionné par son activité, il était persuadé que l’on pourrait développer les affaires à condition de travailler mieux et surtout la main dans la main. Je dois dire que ses idées me séduisaient. A son avis, il devrait être possible de se lancer dans l’édition en commençant par la publication des récits d’Arthur Visan, un globe-trotter qu’il connaissait bien et auquel il demandait des reportages. Nous partagions notre passion pour les livres ; il me passait des bouquins, je lui donnais des précisions techniques sur la typographie. Nos projets étaient d’un enthousiasme écervelé.

Il m’a fait rencontrer Arthur Visan, un gaillard de carrure puissante, d’une présence extraordinaire. Quelqu’un qui a examiné le monde sous toutes les coutures. Il nous écoutait attentivement, posait des questions. Il aimait bien Xavier et a eu tout de suite pour moi une affection presque paternelle.

Avec M. Glorin, je n’avais jamais l’occasion de parler de cela. Il continuait à me témoignait sa bienveillance amicale, mais n’entrait dans aucun entretien de fond. Il voulait avant tout que je sois à l’aise et insistait pour que je prenne ma place. Une place en vue, répétait-il : « Il faut que les gens sachent que vous êtes là, qu’ils vous voient et qu’ils parlent de vous. »

C'est dans ce sens qu'un jour, il m’a invité à venir avec lui et son épouse au vernissage d’une exposition à l’Espace Culturel. Le maire devait prononcer l’éloge de l’artiste devant le gratin local. J’étais assez fier, il faut l’avouer, d’apparaître en public avec eux. Mais le mari n’est finalement pas venu et je me suis retrouvé seul avec Nadine. Elle était très distante ; au cocktail qui suivit, elle ne m’a présenté à personne. En sortant, j’ai voulu lui soutenir légèrement l’avant-bras dans l’escalier. Elle s’est vexée : « Ne faites pas ça, voyons ! Tous les regards sont braqués sur nous. »

Le surlendemain, Glorin m’a dit qu’il était pressé, en retard déjà pour un rendez-vous et avait oublié sa serviette à la maison.  C’était à deux pas et si je pouvais lui rendre service… J’ai filé à leur villa. Nadine, entrebâillant la porte : « Vous ? Ne venez jamais ici, je vous l’interdis. Mais qu’est-ce que vous croyez, enfin ? »

En réalité, je n’ai pas attaché d’importance à l’incident. Elle était sans doute fâchée suite à cette maladresse dans l’escalier de l’expo et puis, il faut admettre que c’était plutôt une heure indue. Nadine n’était pas mon problème, de toutes façons. D’ailleurs le patron était parti quand je suis revenu ; affaire classée. A l’imprimerie, personne ne parlait de madame Glorin. Une seule fois, j’ai entendu Pallu dire à la belle de la librairie : « Elle se croit tout permis parce qu’elle a hérité la fortune de son père. » C’était bien le genre du personnage hargneux ! Xavier disait fréquemment qu’on ne va pas passer sa vie dans les ragots, ça remplit bêtement la tête et nous, nous gardons toute la place pour nos projets d’avenir.

Il y eut également le cas de la réouverture d’un restaurant Rue Massot. Glorin voulait se montrer parmi les premiers clients. Il m’invita un soir pour dîner à trois, « entre amis » - avec sa femme, donc. Mais, alors que nous arrivions, elle a téléphoné qu’elle avait un mal de tête effroyable et s’excusait. Glorin a décidé sur le coup de renvoyer à une autre occasion et nous nous sommes séparés.

Pourtant, j’insiste, tout cela ne me tenaillait pas car je vivais dans un état d’enthousiasme presque délirant. La création du livre d’Arthur Visan (nous envisagions maintenant que ce serait le premier volume d’une collection consacrée aux voyageurs marginaux) occupait toutes mes pensées. Je voulais en faire quelque chose de parfaitement réussi. Je préparais un choix de caractères, faisais des maquettes. J’y passais mes soirées et en rêvais dans mon sommeil.

Jusqu’au jour où Visan m’a donné rendez-vous hors de la ville, au resto de l’autoroute. Il voulait un endroit neutre et en même temps symbolique. Il s’est pointé sur sa moto complètement équipée en vue d’un nouveau départ pour d’autres horizons.

Déjà en route, c’était sa première étape. Ou plutôt la dernière Dun parcours terminé « à tout jamais » selon ses propres termes. « Je veux que tu sois le premier à savoir que je repars, dit-il, j’abandonne les lieux à leur triste sort ; vos projets sont illusoires, sans rapport avec le monde qui vous entoure. »

Il expliquait qu’il ne cherchait pas à se justifier mais voulait que ce soit clair. Le bruit des camions coupait ses phrases en morceaux. Des tranches de monologue. Finalement, il ne parlait plus de lui mais de moi : « Je t’estime beaucoup… j’admire ta passion pour les livres… tu es un artisan comme on n’en voit plus… mais tu es un naïf stupéfiant… tu as été floué et tu ne t’en rends pas compte… tu n’as pas vu que la belle libraire est la maîtresse de Glorin… que Nadine ne supporte pas cette situation, elle court les boîtes de nuit pour les surprendre, prépare le divorce et s’organise… que Glorin veut se défendre en prouvant qu’elle a un amant de son côté car c’est important dans une procédure judiciaire… garder l’imprimerie et laisser Pallu la diriger… »

Le roulement des trains routiers sur le bitume continuait à entrecouper ses phrases. Mon univers s’éparpillait dans ce fracas. Il était intarissable : « Tu n’as rien vu… les pigeons sont myopes… tu n’as même pas découvert que Pallu est l’oncle de la libraire… Xavier et toi, vous êtes des farfelus… la société, c’est autre chose… voilà pourquoi j’étouffe ici… je me tire… à vous deux maintenant… et bonne chance pour ta réinsertion sociale. »

Je l’ai écouté sans l’interrompre, sans broncher. Nous nous sommes quittés en camarades de toujours.

Redescendant vers la ville, je roulais lentement et parlais très fort comme si on devait m’entendre de partout. J’étais Rastignac en personne, sortant du cimetière et jetant un défi à la société entière : « Floué, d’accord. Mais cela ne se passera pas ainsi. Vous allez voir ce que c’est, une réinsertion sociale. Nadine devra s’expliquer. Glorin se réveillera en sursaut. Pallu va souffrir. Ils seront tous au pied du mur – et moi aussi d’ailleurs. »

 

 
 

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A découvrir, l'article de M. Georges Dufaux dans le journal Objectif Réussir No 50.