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Avant l’heure du
rendez-vous, il passa chez le traiteur et
choisit un pique-nique comme du temps de leur
tocade pour les déjeuners sur l’herbe. Car elle
avait pris le goût des moments débridés : manger
à la diable et faire l’amour sous un arbre, dans
la forêt, n’importe où, n’importe quand.
A la petite librairie qu’elle avait indiquée,
personne. Il fait semblant de bouquiner en
louchant vers la porte d’entrée.
Il réfléchit, s’interroge. Se montrer charmant,
insouciant, charmeur. Revivre un moment du
bonheur découvert ensemble. Je suis le plus
jeune, elle m’a appris la femme. Je lui dois
tout. Avec elle, j’ai commis le délit d’initié.
Saisir chaque occasion pour être encore le
loufoque qui l’a séduite: « Ton gobelet va se
renverser, ‘la France, ton café fout le camp’…
eh ! regarde ces oiseaux qui se bécotent… ».
N’accepter aucun reproche : c’est elle qui me
lâche. Est-ce qu’elle a décidé de rompre ou
s’agit-il d’une passade de vacances ?
Si elle annonce la rencontre qu’on est persuadé
de ne faire qu’une fois – cette ‘opportunité
inespérée’ dont elle parlait dans les heures de
récriminations - alors répliquer du tac au tac :
« Prends garde à ne pas lâcher la proie pour
l’ombre ! »
Les minutes passent ; elle est en retard… ou ne
viendra pas.
La voici ! La voici.
Joviale, à l’aise, neutre. Elle lui adresse un
signe amical de la main et se dirige vers la
vendeuse qui présente l’album commandé ; elle
l’examine, est satisfaite, demande un emballage
de fête. Chemisier blanc, décolleté parfait,
pantalon clair. Ce n’est plus la tenue en jeans
pour faire décontractée. Plusieurs bijoux,
lesquels ? Ses lèvres, aujourd’hui sans nulle
expression. C’est bien ça, elle a changé, c’est
la rupture.
Dehors, elle dit : « Pique-niquer ? Ne pense pas
à ça, voyons ! Tu sais que je dois te parler.
Il faut que je te parle. Aide-moi. »
Au snack, les salades sont de premier choix.
Elle fait l’éloge des menus végétariens. C’est
la première fois qu’ils mangent dans un
restaurant de ce genre. Des sets publicitaires
font office de nappes. Il regarde autour de
lui. Où suis-je ? Elle se met à parler au rythme
d’un entretien préparé. Oui, elle a fait LA
rencontre de sa vie. Un homme calme,
raisonnable, « moins doué que toi, mais simple,
sérieux et d’âge mûr. Il habite chez moi, une
présence rassurante. Nous allons vendre sa
propriété ; il a eu une vie active et aspire au
calme. Seule à quarante ans, il faut organiser
mon existence. Finies, les séparations à deux
heures du matin, les réveils solitaires. Eric
m’offre la sécurité. »
- La sécurité enfin, enfin !
Comprends-tu ?
- La sécurité et la monotonie !
- Tu n’as pas le droit de parler ainsi.
Les salades n’ont aucune saveur ; il chipote.
Elle parle maintenant de sa santé : tout est
mieux à présent grâce à des gouttes
homéopathiques et un régime équilibré qu’ils
suivent tous les deux. Elle ne prend pas de
café, une tisane.
- L’amour avec lui, c’est comment ?
- Normal, répond-elle.
Sur la place de stationnement, elle arrange des
choses dans sa voiture. Il la voit de dos,
courbée vers le siège : image d’étreinte. Il
offre de partager les achats du pique-nique :
« Vous mangerez bien les deux canapés au
saumon… » Hésitations, vague sourire précédant
un « Pourquoi pas » de petite bourgeoise. Il
envisage de développer des arguments : « As- tu
vraiment réfléchi ? Ce n’est pas à moi de te
rappeler … », mais se tait. Elle tend la joue
pour un bisou d’adieu ; il la prend dans ses
bras, frôle les hanches.
Rien.
Pire, une phrase : « Buvons encore quelque
chose » dit-elle en se dégageant.
Ce tea-room est un endroit où les personnes
âgées vont manger des pâtisseries. Elle demande
une verveine, lui une eau minérale. De son sac à
main elle tire un livre : La Pensée Active,
tourne les pages, trouve le paragraphe
recherché. Il n’écoute pas, devine les seins
sous la blouse. Des bulles d’eau gazeuse
tournent dans son verre et éclatent. Une abeille
s’agite entre les deux personnages et va de l’un
à l’autre, insecte hermétique. Il déplace un peu
sa chaise, voit mieux la cime d’arbres au-delà
des toits. Partir en voyage ? Il pense à ce
qu’elle est sur le point de devenir au grand
jour en regard des lueurs de leurs nuits.
Elle paraît conclure le dialogue qui n’a pas eu
lieu en disant : « Tu dois comprendre la
situation. Tu m’écriras de temps en temps. »
Tu m’écriras !
Les lettres survoltées qu’elle écrivait… Des
moments de démence amoureuse. Récits de leurs
ébats, dessins dans la marge, une sensualité
déchaînée, des citations littéraires. Marie
Labbé : Baise m’encor, baise et rebaise – Je
t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Il devait rendre ce courrier qu’elle relisait
à voix chaude; relisait, revivait - avant
d’allumer la bougie et tenir chaque feuille
jusqu’à la dernière flamme, jusqu’à se brûler
les doigts, avec l’audace de se brûler les
doigts.
De nouveau sur la place de stationnement. Une
embrassade, en bons amis. Elle ouvre la portière
pour aérer. Le regarde dans les yeux :
« Abrégeons, c’est pénible. En fait, la seule
chose que je devais te dire aujourd’hui c’est
que je penserai toujours à toi, ta joie, tes
rires. » Elle s’installe au volant, démarre
prudemment, fait un geste du bras gauche par la
vitre baisée. Geste difficile à interpréter :
espoir ou regret. La fin des adieux. Tous les
adieux ont été créés pour abréger.
Il longe la rue, regard au sol comme si le
trottoir était déformé. J’écrirai des lettres
pareilles aux siennes. Elle devra se cacher pour
les lire à la lueur d’une bougie. Des pages sur
l’exceptionnel, l’exceptionnel qui, par
définition, ne dure pas. Mais il ne sait pas
s’il écrira jamais. Non, il ne sait vraiment
pas. Il n’en sait rien. Sans en avoir prêté attention, il se trouve à la terrasse d'un café. Le garçon s'avance, efficace, gilet noir, serviette blanche sur l'épaule. - Et pour Monsieur, ce sera ? - Une bière.
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